Ou comment architecturer un empire depuis un bureau coincé entre un canapé et la table à manger.
Parlons cash. Prenons un instant pour regarder, sans filtre Instagram ni storytelling Linkedin-ChatGPT, la réalité du créatif indépendant en 2025.
D’un côté, le CV : 15 ans d’expérience entre Paris et le monde, du documentaire à la fiction, de la coordination à la direction de production. Un mastère Production & IA en cours, histoire de fusionner l’expérience terrain avec l’avenir. Un écosystème de projets : « Recettes de prod », « le SAV de la prod », « Ma productrice », « Script ma vie » – des prototypes B2B et B2C qui formerait un portefeuille respectable pour une petite agence.
De l’autre côté, la réalité : un chômage qui se termine dans quelques semaines, un compte en banque qui pratique le yoga (il touche le fond avec une régularité déconcertante), et une mère toxique qui offre un accompagnement émotionnel H24/7, version « Ah c’est pas facile ton métier ». Le tout saupoudré d’un célibat si endurci qu’on pourrait se lister comme compétence professionnelle :
« Forte capacité de résilience en milieu isolé et hostile ».
Bienvenue dans le grand écart de la productrice moderne.
On nous vend la « flexibilité », le « portefeuille de compétences », l’ « entreprenariat de soi ». La réalité, c’est que cette liberté se paye au prix fort : l’isolement qui vous tombe dessus à 17h, quand la vague d’adrénaline du travail créatif retombe et que le silence de votre studio (ou de votre chambre d’enfant) devient assourdissant. C’est le vertige existentiel qui frappe quand, fière d’avoir bouclé une vidéo ou un dossier de sponsoring, votre estomac vous rappelle que la créativité ne remplit pas le frigo.
Je ne vous écrit pas depuis un open space design avec baby-foot et plantes vertes. Je vous écris depuis un bureau qui partage 12m2 avec mon lit, le salon, la cuisine et surtout mes doutes et l’ombre persistante d’un avenir incertain. Et devinez quoi ? C’est précisément de cet endroit inconfortable que naît la vision la plus claire.
L’écosystème n’est pas un luxe, c’est une stratégie de survie.
Quand une seule source de revenu peut s’évaporer du jour au lendemain (demandez à mon ancienne entreprise qui s’est désistée), il ne reste que deux options : sombrer ou multiplier les ancres. J’ai choisi la seconde.
> « Recettes de Prod » n’est pas qu’une chaîne Youtube ou un podcast. C’est ma bouée de sauvetage pédagogique. Quand je transmets, je me rappelle que je sais des choses qui peuvent aider d’autres personnes que moi. Je me prouve à moi-même ma valeur, même quand le marché du travail semble l’avoir oubliée.
> « Le SAV de la Prod« , avec son humour décalé et sa Fulberte légendaire, est mon exutoire et mon lien social. Dans ce métier parfois/souvent absurde, en rire ensemble nous empêche d’en pleurer seules.
> « Ma Productrice » – mon service de consulting sur mon site, est la promesse qu’un jour, mon expertise vaudra un revenu décent, et pas seulement des « excellents retours » et des « on te recontacte ».
> Et le mastère Prod & IA que je dois financer seule ? C’est mon pari sur l’avenir. Un pied dans demain, alors que le présent tremble et s’effondre.
La vérité qu’on ne vous dit pas assez fort :
Construire une carrière créative durable aujourd’hui, ce n’est pas suivre un chemin tracé. C’est inventer la route en marchant, avec pour seule boussole votre intuition et pour seul carburant une détermination que vous-mêmes vous trouvez parfois excessive.
Le « bas » social, financier, matériel dont je parlais ? C’est le terreau de la réinvention. Personne ne construit d’écosystème par confort. On le construit par nécessité absolue. Parce que lorsque tous les filets sociaux traditionnels ont lâché, il ne reste que votre capacité à tisser le votre.
Alors oui, je suis « précarisée ». Mais je suis aussi libre. Libérée de l’illusion de la sécurité salariale. Libérée de devoir jouer un rôle dans une entreprise qui ne me voit pas. Libérée de croire que ma valeur se mesure à mon statut ou mon compte en banque.
Cette liberté fait peur. Elle demande de se regarder en face chaque matin et de choisir, encore et encore, de créer plutôt que de subir. De transformer l’angoisse du vide financier en énergie créative. De faire de sa vulnérabilité son récit le plus puissant.
Mon manifest est donc simple :
(1) Assumez votre réalité, même bancale. C’est votre matériau premier.
(2) Transformez chaque compétence en projet, chaque faille en leçon, chaque « non » en nouveau scénario et preuve qu’un mieux arrive très vite.
(3) Construisez votre écosystème non comme une jolie collection, mais comme un système immunitaire professionnel.
(4) Parlez-en ! Brisez le tabou de la précarité créative. Vous découvrirez que vous n’êtes pas seul.e, et que cette solidarité-là vaut tous les réseaux.
Je ne sais pas de quoi je vais vivre dans moins de deux mois. Mais je sais que je vais créer, transmettre, inventer. Je sais que mon écosystème, patiemment tissé, commencera à porter ses fruits. Et je sais que cette route inconfortable est la mienne : authentique, risquée et profondément vivante.
Et vous, depuis quel bureau inconfortable écrivez-vous votre histoire ?

